Le Clezio, Nobel français ?

octobre 12, 2008

L’attribution du Prix Nobel de littérature à Jean-Marie Gustave Le Clezio est saluée légitimement par tous ceux qui aiment l’homme, son oeuvre, et la langue dans laquelle il écrit. Vingt-trois ans après Claude Simon, c’est en effet un écrivain français qui est couronné. Français ? Sans doute. Mais certainement beaucoup plus, à nos yeux. Tout, ou presque, a été dit par les critiques littéraires et les journalistes qui le connaissent et l’ont lu, et nous n’avons pas la prétention d’y revenir ici. Une chose pourtant nous paraît essentielle. Le Clezio n’appartient pas à la littérature française en tant que littérature nationale. Son parcours et ses livres en témoignent.Fils d’un anglais d’origine bretonne longtemps médecin au Nigeria (voir son magnifique livre L’Africain), petit-fils de mauricien dont il revendique la proximité (Le chercheur d’or, Voyage à Rodrigues…), il n’a cessé de chercher l’ailleurs et d’y trouver la substance d’une bonne partie de son oeuvre. Installé quelques années à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, il a côtoyé les peuples amérindiens d’Amérique centrale (Haï, Les prophéties de Chilam Balam, Le rêve mexicain…). Comme il s’est tourné vers ceux que l’Occident a relégué dans ses marges, mais qui ne cessent de dire leur présence (Désert, Onitsh, Poisson d’or…), et en ce sens il a intégré la littérature de l’après-colonialisme. Le Clezio incarne à merveille l’apport des voix venues d’ailleurs dans la littérature française, et qui en sont un des ferments actuels les plus riches. Comme d’autres, il a rejoint les écrivains du Sud, les haïtiens, les africains, les maghrébins, les libanais, et tous ceux qui représentent l’universalité dont la langue française est porteuse, une ouverture au monde où l’on reçoit autant que l’on donne.
La culture française est une culture de métissage. La langue française a reçu des apports de tous les coins du monde, et ça continue. Ce qui est merveilleux avec la culture française, c’est qu’elle est un lieu de rencontres.
Le clezio, un Nobel français, ou un Nobel à la Francophonie ?

J.M.G Le Clezio fait partie du jury du Prix des cinq Continents de la Francophonie, qui vient de couronner le livre de Hubert Haddad, Palestine, paru aux Editions Zulma.


Limaces et meilleures ventes

août 11, 2008

Alors que s’annoncent en librairie les 650 titres de la rentrée littéraire de septembre, un rapide regard, déjà rétrospectif, sur le premier semestre de l’année nous a semblé intéressant. Les meilleures ventes recensées dans les journaux et magazines ont la fâcheuse tendance à se ressembler, et il n’y a pas de raison qu’elles soient absentes des meilleures ventes de Graffiti. Mais comme il se doit en littérature, c’est entre les lignes qu’il faut saisir le sens du texte. Et c’est à ce bref exercice que nous nous sommes livrés.

Premier constat, qui ne surprendra pas : la trilogie Millenium publiée chez Actes Sud fait un tabac. L’éditeur en est heureux, c’est sûr, mais il doit déjà s’interroger sur la façon dont il pourra renouveler cette opération qui tient quand-même du jackpot. On sait qu’un succès génère facilement un « filon », et la présence dans notre liste de La Princesse des glaces, même collection, même format, même origine (suédoise), en est la manifestation évidente. Le livre est excellent, certes, mais on connaît l’effet d’entraînement d’un succès chez le lecteur, friand de valeurs sûres, et les éditeurs savent y faire…
Deuxième constat : Actes Sud est un sacré éditeur, le mieux représenté dans nos meilleures ventes. Il est vrai qu’avec De Lillo, Hustvedt, Bauchau, Banks…, la qualité est assurée, et les lecteurs ne s’y trompent pas. C’est d’ailleurs un des enseignements de l’analyse de nos meilleures ventes, et notre troisième constat : en dehors des best-sellers assurés, les Lévy, Musso, Gavalda, Vargas, Pancol, voire Hosseini, et quelle que soit la qualité de leurs ouvrages, les très bons livres échappent rarement à la vigilance des lecteurs et des libraires. La route, le chef d’oeuvre de l’américain McCarthy, Les Déferlantes de la française Gallay, L’enlacement, du belge Emmanuel, La maison de la mosquée, de l’irano-néerlandais Abdolah, Le village de l’allemand, de l’algérien Sansal, témoignent de la perspicacité et de l’éclectisme des amateurs de littérature. C’est là aussi que le libraire a sa place : nouveau constat, qui nous fait plaisir, on s’en doute. Ces livres ont été lus, appréciés, et donc vendus. Comme l’ont été Les sabliers du temps, pourtant paru en 2006, mais sorti de l’oubli par une de nos libraires sur les conseils d’une cliente, ou Mathématiques congolaises, qui parle de cette Afrique que nous aimons particulièrement. C’est le cas aussi des auteurs que nous avons invités, tant en littérature (Jean-Luc Outers et Le voyage de Luca, Martine Cadière et La dernière danse de Joséphine) que dans le domaine de l’essai (Jean-Paul Marthoz et La liberté, sinon rien. Mes Amériques, de Bastogne à Bagdad).

Et soudain, parmi tous ces titres, un intrus, 50 façons d’assassiner les limaces, succès dû sans doute au fait d’avoir été exposé sur le comptoir, mais plus sûrement encore au problème réel que ces charmantes bêtes posent à nos concitoyens. Des deux côtés de la frontière linguistique dont elles se moquent éperdument, les limaces nous ramènent aux vraies réalités. Le temps est pourri, et nos jardins envahis. Comment se débarrasser de cette nuisance, et enfin pouvoir nous consacrer à la vraie vie, la lecture ?


Claude Lévi-Strauss et le grand âge

mai 17, 2008

Le centenaire de l’illustre anthropologue français Claude Lévi-Strauss n’aura pas échappé à la redoutable machine à célébrer qu’est devenue l’édition. Rien d’étonnant à cela, le monde éditorial, comme la presse écrite et audiovisuelle, ayant un besoin constant de matière pour alimenter la production. On n’imagine pas d’ailleurs l’angoisse qui doit toucher les éditeurs lorsque cette matière leur manque. Ce n’est plus l’angoisse de la page blanche, comme pour l’écrivain, c’est l’angoisse de l’absence sur les tables des libraires. Nul n’y échappe, pas même nous, puisque nous voici en train d’en parler.
Le cas de Lévi-Strauss est cependant exceptionnel. On célèbre de nombreux centenaires dans l’édition, mais il est rare qu’on célèbre le centenaire d’une personnalité encore en vie, et qui plus est, de la trempe de celui-ci. Nous ne savons pas s’il faut, comme Le magazine littéraire, parler du « Penseur du siècle ». Nous préférerions dire « Un penseur du siècle », par souci d’objectivité, même s’il faut admettre la modernité d’une oeuvre qui vaut, plus que par la méthode, -le structuralisme ayant vécu comme moment théorique prédominant-, par l’avancée dans l’étude des mécanismes de la pensée. Les sciences cognitives n’en sont pas directement les héritières, mais Lévi-Strauss, en posant la relativité des notions de nature et culture, en fut en quelque sorte un précurseur.
Lévi-Strauss a choisi lui-même les textes figurant dans le volume de la collection La Pléiade qui vient de lui être consacré. Il ne s’agit pas de ses livres théoriques forts, les Mythologiques ou les deux volumes de l’Anthropologie structurale, mais de ces textes qu’on peut associer à la philosophie esthétique de Lévi-Strauss : Tristes Tropiques d’abord, son texte le plus célèbre, mais aussi La pensée sauvage, un de ses rares textes en prise sur l’actualité de son temps puisqu’il s’oppose à Sartre, puis ce que l’on appelle Les petites mythologiques, et enfin ce recueil de textes sur l’art contemporain que constitue Regarder, écouter, lire.
Cet homme à l’intelligence éblouissante et à l’érudition classique est donc aujourd’hui un vieil homme. Il y a quelques années, en 1999 (il n’avait que 91 ans), une cérémonie d’hommage lui fut rendue au Collège de France. A cette occasion, il prononça quelques mots que Roger-Paul Droit restitua, dans l’esprit sinon dans la lettre, dans un article du journal Le Monde.
Montaigne dit que la vieillesse nous diminue chaque jour et nous entame de telle sorte que, quand la mort survient, elle n’emporte plus qu’un quart d’homme ou un demi homme. Montaigne est mort à cinquante-neuf ans, et ne pouvait sans doute avoir idée de l’extrême vieillesse où je me trouve aujourd’hui. Dans ce grand âge que je ne pensais pas atteindre (…), j’ai le sentiment d’être comme un hologramme brisé. Cet hologramme ne possède plus son unité entière et cependant (…) chaque partie conserve une image et une représentation complète du tout. Ainsi y a-t-il aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel qui conserve encore vive une idée du tout. (…) Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange (…). Je sais bien que le moi réel continue de fondre jusqu’à la dissolution ultime, mais je vous suis reconnaissant de m’avoir tendu la main, me donnant ainsi le sentiment, pour un instant, qu’il en est autrement.


Les bienveillantes, retour sur la figure du fasciste

avril 29, 2008

C’est avec plus de discrétion, mais sans perdre de son intérêt, que le phénomène littéraire des « Bienveillantes » revient dans l’actualité, en ce début d’année. D’abord par la publication de l’ouvrage en collection de poche (Folio), légèrement revu par l’auteur auquel certains critiques exigeants ou pointilleux avaient reproché quelques imprécisions. C’est un pavé de 1400 pages cette fois-ci, pour 12,90 euros, un prix encore plus abordable que l’édition originale, qui n’était déjà pas coûteuse (900 pages, 25 euros). C’est aussi une lecture confortable, la typographie et le papier de cette collection étant parfaits. Et c’est bien sûr le même grand livre, impressionnant, intelligent, et terriblement audacieux. Il fallait oser faire parler dans une fiction un bourreau nazi, et surtout le dépeindre comme un homme cultivé, réfléchi, nuancé, loin du portrait de la brute fanatique qu’il eût été plus facile de décrire. On a pu se demander néanmoins pourquoi Jonathan Littell avait fait de ce personnage somme toute ordinaire, comme le furent de très nombreux nazis, un être aux mœurs moins ordinaires, à la sexualité marquée par l’inceste et l’homosexualité.
On comprendra mieux cette question en lisant « Le sec et l’humide, « , le court livre que Littell vient de publier. Rédigé en grande partie avant Les Bienveillantes, à partir de ses recherches et de ses lectures, il est consacré à la figure du fasciste décrit comme le « pas-encore-complètement-né ». Le modèle en est le sinistre Léon Degrelle, au travers d’un ouvrage que celui-ci écrivit après sa fuite en Espagne en 1945, et intitulé « La campagne de Russie », plaidoyer pour un naufrage, puisque Degrelle combattit sur le front de l’Est, où l’armée allemande fut prise au piège des talents tactiques des Soviétiques.

« Le sec et l’humide » est un titre « lévi-straussien », et ce n’est pas un hasard, bien que Littell ne fasse pas allusion à l’anthropologue français (qui va bientôt fêter ses 100 ans), mais plutôt à Klaus Theweleit, un chercheur allemand qui publia en 1977 un ouvrage consacré à la structure mentale de la personnalité fasciste. Non abouti, ne possédant pas un Moi au sens freudien du terme, le fasciste se forge un « Moi extériorisé, qui prend l’allure d’une carapace, d’une armure musculaire ». Il ne tient que par l’école, l’armée, la prison, mais le sec en lui craint par dessus tout ce qui peut l’anéantir : l’humide, incarné par tout ce qui coule, le féminin et le liquide. La démonstration n’est pas absolue, Littell l’admet, mais elle est intéressante et elle convainc, par l’éclairage qu’elle apporte à ce mystère de la condition humaine qu’est la coexistence chez un même individu d’une apparence ordinaire avec le fanatisme le plus inhumain.

Le sec et l’humide, Gallimard, collection L’arbalète, 143p, € 15,50
Les bienveillantes, Gallimard, collection Folio, 1403p, € 12,90


Le blog du libraire

janvier 27, 2008

Bientot ici « Le blog du libraire » !