Ce XXe siècle qui ne nous quitte pas…

janvier 6, 2010

L’année qui s’achève n’aura pas vu disparaître les grandes ombres qui planent sur une partie de la production littéraire, celle marquée par les totalitarismes et les guerres d’un siècle qu’on dit passé, mais qui marquent encore le présent. Quelques livres importants de l’année écoulée en témoignent : L’origine de la violence de Philippe Humbert (Editions Le passage), Paix de Richard Bausch (Gallimard), Le tombeau de Tommy d’Alain Blottière (Gallimard), le magnifique Des hommes de Laurent Mauvignier (Minuit), La confession négative de Richard Millet (Gallimard), La légende de nos pères de Sorj Chalandon (Grasset), Démon de Thierry Hesse (L’Olivier), ou le très beau prix Interallié 2009, Jan Karski de Yannick Haenel (Gallimard). C’est la guerre qui marque les hommes, et ses traces sont comme une grammaire pour les écrivains qui veulent raconter l’âme humaine.
On ne dira pas que leurs tentatives sont vaines. Ces livres sont souvent remarquables, et se souvenir de ce qu’ont vécu nos pères sert à construire le présent.
Mais ces récits ne sont pas seuls à évoquer ce XXe siècle qui ne nous quitte pas. Nous sommes continuellement dans un cycle de commémorations et de célébrations d’événements censés nous avoir sortis de cette aire de barbarie. A tel point qu’on peut s’interroger sur le sens réel de ces évocations. Un petit livre, paru récemment dans la belle collection « La librairie du XXIe siècle » de Maurice Olender, en porte témoignage. Le hêtre et le bouleau est l’œuvre d’un jeune écrivain à la posture décalée, Camille de Toledo. Son projet d’écriture, qui tente de cerner par la fiction la position d’un français et d’un européen à la charnière du XXe et du XXIe siècle, comme il le dit dans une interview au nouvelobs.com, s’exprime ici dans une réflexion sur la célébration de la chute du mur de Berlin. L’histoire actuelle de l’Europe est marquée par le récit ininterrompu des crimes du dernier siècle, et par l’inertie mémorielle qui découle de cet acte fondateur de l’Union européenne : empêcher que ces temps de haine et de division ne reviennent. Et pourtant :
Le XXe siècle ne peut infiniment gouverner l’état émotionnel, philosophique et politique de l’Europe. Il ne saurait être à lui seul une pédagogie, une morale et une leçon d’éducation civique. Et cependant, faute d’une refondation poétique suffisante, nous ne parvenons pas à le quitter. Le passé de nos drames, par une puissante inertie des corps, des récits de la mémoire, des monuments, se perpétue et nous voilà, vivants, à l’orée du XXIe siècle, parmi tant de fantômes.
Comment donc entrer dans le siècle actuel ? Il n’y a pas de réponse, puisqu’à ce jour rien n’est joué. Il est certain que la littérature européenne porte les stigmates d’un passé non achevé. Question de génération peut-être. « Nous sommes là pour explorer le mal » disait récemment Luc Dardenne (Le Soir du 8 janvier). Comme lui, nous pensons que cette question du mal, qui est au centre de ces interrogations, est incontournable, et que la fiction, dans ce qu’elle peut en dire, reste essentielle.

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Alain Borer, un trajet Rimbaud

mai 3, 2009

A l’occasion de la visite d’Alain Borer à Waterloo, invité ce mercredi 29 avril par l’Atelier du voyage, dont Graffiti est proche puisque nous participons à sa programmation, il est intéressant de rappeler l’apport original de cet auteur à la mythologie rimbaldienne. On ne présente pas Arthur Rimbaud, dont l’œuvre, -météorique-, et la vie, -courte et menée « dans la hâte »-, accompagnent cette part de nous-mêmes, commencée dans l’adolescence, qui veut que le monde demeure étonnant. Mais il reste à les lire, la vie et l’œuvre mêlées, et à montrer leur unité profonde, à quoi s’est attaché, depuis longtemps, Alain Borer, dans une démarche aussi personnelle qu’incontournable, sans doute.

alain-borer1Car pour beaucoup d’amateurs de Rimbaud, se profile en ombre cachée derrière le poète, ce nom d’Alain Borer, qui lui a consacré trente ans de recherches, depuis sa « rencontre » avec Rimbaud à Genève en 1965 où il dirigea une revue d’étudiants, Le Bateau ivre (1965), jusqu’à l’édition du centenaire (Œuvre-vie, Arléa, 1991).
Éminent rimbaldien donc, et poète lui-même, Alain Borer est de ceux qui ont éprouvé la Tentation du trajet Rimbaud, et il fut le premier à parcourir en personne tous les lieux, de Charleville à Aden et Harar, de ce vaste espace qu’il appelle la Rimbaldie, en univers parallèle d’un siècle à l’autre, dit-il, puisqu’il est arrivé en Abyssinie à 26 ans, à l’âge auquel Rimbaud y était venu. Il en a rapporté ce qui constituera la substance d’un travail au long cours. Ne dit-il pas lui-même, dans un de ses textes : «Je suis fait pour les long-courriers qui décollent à minuit de Roissy » ? Cette matière l’occupera donc longtemps. C’est d’abord un long-métrage, Le Voleur de feu, produit avec Léo Ferré en 1978, qui n’est plus disponible que dans les archives de l’INA ; c’est aussi un récit de voyage, pour Radio France, avec Laurent Terzieff ; et deux livres fameux. D’abord le mythique Un Sieur Rimbaud, se disant négociant, publié en 1983 aux Editions Lachenal et Ritter, devenu un objet rare, avec un texte de Philippe Soupault Mer rouge, et celui de Borer La terre et les pierres (puisque « Si j’ai du goût ce n’est guère que pour la terre et les pierres« , disait le poète) ; mais aussi avec une riche iconographie et des citations de poètes sur Rimbaud. Un livre « monstre », dit Borer, trop lourd à (re)publier tel quel aujourd’hui. L’autre livre, qui est en quelque sorte devenu la version définitive du premier, à la fois récit de voyage et roman philosophique, c’est Rimbaud en Abyssinie (Points Seuil). Deux livres donc, dans lesquels Alain Borer développe une nouvelle approche des questions «rimbaldiennes», et dont la conclusion essentielle est livrée dans une courte synthèse publiée en 1991 sous le titre Rimbaud, l’heure de la fuite (Découvertes Gallimard, illustré par Hugo Pratt). Une recherche enfin, qui aboutit dans ce qui est présenté comme une nouvelle cartographie de l’œuvre, et qui tient dans la découverte du «paradigme Œuvre-Vie», avec l’édition du centenaire, publiée sous ce titre d’ailleurs (Oeuvre-vie , Arléa, 1991).

C’est donc l’unité profonde de la vie de Rimbaud qu’Alain Borer explore, là où tant de commentaires ont manifesté une incompréhension légitime devant un itinéraire marqué par ce qui ressemble à une rupture radicale. rimbaud-par-ernestpignonernest-1« L’heure de la fuite » qu’évoque Alain Borer, c’est pourtant autre chose que le renoncement à la poésie. C’est la quête inachevée de la « vérité dans une âme et un corps », ces derniers mots d’Une saison en enfer, et son corollaire, l’indifférence à l’instant.
Rimbaud n’est pas un écrivain, dit Alain Borer, mais il est passé par l’écriture, et n’a fait que chercher ce qu’il appelait « la liberté dans le salut ». Autant dire que c’est une quête impossible, comme a pu l’être celle de Brel par exemple, mais qui donne une unité à une existence. Et Borer de citer cette phrase magnifique du poète arabe Al Maari : Les hommes sont des poèmes écrits par leur destin.

A ce titre, le regard d’Alain Borer sur Rimbaud s’applique à lui-même. La poésie, comme la littérature, ne nous parle qu’en référence à cette vie que nous tentons de mener. La force de ses livres est là.

Ill : Rimbaud vu par Ernest Pignon Ernest


Goncourt, anti-Goncourt, même combat…?

novembre 17, 2008

Après le Nobel à Le Clezio, petites réflexions sur l’attribution des prix littéraires qui font chaque année l’objet, soit de polémiques, soit de commentaires sarcastiques ou désabusés…
En effet, durant des années, les grands éditeurs que sont Gallimard, Grasset, Le Seuil, ont été accusés, à juste titre peut-être, d’influer sur ces prix par le biais de leurs auteurs ou de leurs amis membres des jurys. Il est évident que la composition de ces jurys pose question, comme pose question de manière générale, dans la presse écrite, la position des critiques littéraires qui sont également écrivains, et donc attachés à des maisons d’édition.
On peut répondre que ces grands éditeurs ne sont pas devenus grands par hasard, et que parmi les livres qu’ils publient, en figurent d’excellents. Plus globalement, il nous semble cependant que l’évolution des prix depuis quelque temps, témoigne en filigrane du dynamisme du monde éditorial bien sûr, mais surtout d’une tendance très actuelle de la littérature elle-même.
Le monde éditorial ? A côté des éditeurs cités, d’autres ont fait leur apparition dans la liste des prix, comme Actes Sud, Minuit, L’Olivier, POL, récompensant un vrai travail d’éditeurs, qu’il faut saluer…
Quant à la littérature ? Regardez le palmarès du Femina, du Renaudot, du Médicis, voire du Goncourt… A côté d’effets d’opportunisme, on ne peut que se réjouir de voir y figurer Jean-Philippe Toussaint, Laurent Gaudé, Philippe Claudel, Régis Jauffret, Jean Echenoz… Mais ce qui nous semble vraiment important, et qui nous tient à coeur, c’est la littérature francophone venue d’ailleurs. Nancy Huston, Jonathan Littell, Alain Mabanckou, Andreï Makine, Dai Sijie, et cette année 2008, Atiq Rahimi (Goncourt), Tierne Monenembo (Renaudot), sont nés dans une autre langue que la langue française. Pour certains, c’est la langue du colonisateur, pour d’autres la langue d’un changement de vie, mais toujours une langue choisie pour l’écriture. Et pour Atiq Rahimi, afghan devenu français, ce fut, comme dit le journal Le Monde, la langue de la liberté.
sabourgoncourtTout cela, c’est du même ordre que l’élection d’Obama aux Etats-Unis. C’est le signe d’un monde qui s’ouvre aux autres, à l’ailleurs, au métissage, en un mot le monde de demain, n’en déplaise aux nationalistes identitaires qui sévissent un peu partout.
Et cette histoire qui avance peut manifester une certaine ironie, y compris en littérature. En 1989 fut créé à Paris le Prix Novembre, devenu depuis le Prix Décembre, en forme d’opposition au conformisme du Goncourt. Cet anti-Goncourt a souvent couronné d’excellents livres, et cette année c’est le formidable et impressionnant Zone, notre invité du 2 décembre qui l’a reçu. L’ironie de l’histoire ? Zone, ce « livre-monde » qui parcourt l’histoire du monde méditerranéen au prisme du vingtième siècle, et Singué Sabour, qui donne la parole à une femme afghane, l’un écrit par un français frotté de Moyen-Orient et de langues arabe et persane, et vivant à Barcelone, l’autre écrit par un afghan réfugié à Paris et cinéaste, auraient pu voir leurs prix inversés, en toute légitimité.
Goncourt, anti-Goncourt, (Obama), même combat ?


Limaces et meilleures ventes

août 11, 2008

Alors que s’annoncent en librairie les 650 titres de la rentrée littéraire de septembre, un rapide regard, déjà rétrospectif, sur le premier semestre de l’année nous a semblé intéressant. Les meilleures ventes recensées dans les journaux et magazines ont la fâcheuse tendance à se ressembler, et il n’y a pas de raison qu’elles soient absentes des meilleures ventes de Graffiti. Mais comme il se doit en littérature, c’est entre les lignes qu’il faut saisir le sens du texte. Et c’est à ce bref exercice que nous nous sommes livrés.

Premier constat, qui ne surprendra pas : la trilogie Millenium publiée chez Actes Sud fait un tabac. L’éditeur en est heureux, c’est sûr, mais il doit déjà s’interroger sur la façon dont il pourra renouveler cette opération qui tient quand-même du jackpot. On sait qu’un succès génère facilement un « filon », et la présence dans notre liste de La Princesse des glaces, même collection, même format, même origine (suédoise), en est la manifestation évidente. Le livre est excellent, certes, mais on connaît l’effet d’entraînement d’un succès chez le lecteur, friand de valeurs sûres, et les éditeurs savent y faire…
Deuxième constat : Actes Sud est un sacré éditeur, le mieux représenté dans nos meilleures ventes. Il est vrai qu’avec De Lillo, Hustvedt, Bauchau, Banks…, la qualité est assurée, et les lecteurs ne s’y trompent pas. C’est d’ailleurs un des enseignements de l’analyse de nos meilleures ventes, et notre troisième constat : en dehors des best-sellers assurés, les Lévy, Musso, Gavalda, Vargas, Pancol, voire Hosseini, et quelle que soit la qualité de leurs ouvrages, les très bons livres échappent rarement à la vigilance des lecteurs et des libraires. La route, le chef d’oeuvre de l’américain McCarthy, Les Déferlantes de la française Gallay, L’enlacement, du belge Emmanuel, La maison de la mosquée, de l’irano-néerlandais Abdolah, Le village de l’allemand, de l’algérien Sansal, témoignent de la perspicacité et de l’éclectisme des amateurs de littérature. C’est là aussi que le libraire a sa place : nouveau constat, qui nous fait plaisir, on s’en doute. Ces livres ont été lus, appréciés, et donc vendus. Comme l’ont été Les sabliers du temps, pourtant paru en 2006, mais sorti de l’oubli par une de nos libraires sur les conseils d’une cliente, ou Mathématiques congolaises, qui parle de cette Afrique que nous aimons particulièrement. C’est le cas aussi des auteurs que nous avons invités, tant en littérature (Jean-Luc Outers et Le voyage de Luca, Martine Cadière et La dernière danse de Joséphine) que dans le domaine de l’essai (Jean-Paul Marthoz et La liberté, sinon rien. Mes Amériques, de Bastogne à Bagdad).

Et soudain, parmi tous ces titres, un intrus, 50 façons d’assassiner les limaces, succès dû sans doute au fait d’avoir été exposé sur le comptoir, mais plus sûrement encore au problème réel que ces charmantes bêtes posent à nos concitoyens. Des deux côtés de la frontière linguistique dont elles se moquent éperdument, les limaces nous ramènent aux vraies réalités. Le temps est pourri, et nos jardins envahis. Comment se débarrasser de cette nuisance, et enfin pouvoir nous consacrer à la vraie vie, la lecture ?


Claude Lévi-Strauss et le grand âge

mai 17, 2008

Le centenaire de l’illustre anthropologue français Claude Lévi-Strauss n’aura pas échappé à la redoutable machine à célébrer qu’est devenue l’édition. Rien d’étonnant à cela, le monde éditorial, comme la presse écrite et audiovisuelle, ayant un besoin constant de matière pour alimenter la production. On n’imagine pas d’ailleurs l’angoisse qui doit toucher les éditeurs lorsque cette matière leur manque. Ce n’est plus l’angoisse de la page blanche, comme pour l’écrivain, c’est l’angoisse de l’absence sur les tables des libraires. Nul n’y échappe, pas même nous, puisque nous voici en train d’en parler.
Le cas de Lévi-Strauss est cependant exceptionnel. On célèbre de nombreux centenaires dans l’édition, mais il est rare qu’on célèbre le centenaire d’une personnalité encore en vie, et qui plus est, de la trempe de celui-ci. Nous ne savons pas s’il faut, comme Le magazine littéraire, parler du « Penseur du siècle ». Nous préférerions dire « Un penseur du siècle », par souci d’objectivité, même s’il faut admettre la modernité d’une oeuvre qui vaut, plus que par la méthode, -le structuralisme ayant vécu comme moment théorique prédominant-, par l’avancée dans l’étude des mécanismes de la pensée. Les sciences cognitives n’en sont pas directement les héritières, mais Lévi-Strauss, en posant la relativité des notions de nature et culture, en fut en quelque sorte un précurseur.
Lévi-Strauss a choisi lui-même les textes figurant dans le volume de la collection La Pléiade qui vient de lui être consacré. Il ne s’agit pas de ses livres théoriques forts, les Mythologiques ou les deux volumes de l’Anthropologie structurale, mais de ces textes qu’on peut associer à la philosophie esthétique de Lévi-Strauss : Tristes Tropiques d’abord, son texte le plus célèbre, mais aussi La pensée sauvage, un de ses rares textes en prise sur l’actualité de son temps puisqu’il s’oppose à Sartre, puis ce que l’on appelle Les petites mythologiques, et enfin ce recueil de textes sur l’art contemporain que constitue Regarder, écouter, lire.
Cet homme à l’intelligence éblouissante et à l’érudition classique est donc aujourd’hui un vieil homme. Il y a quelques années, en 1999 (il n’avait que 91 ans), une cérémonie d’hommage lui fut rendue au Collège de France. A cette occasion, il prononça quelques mots que Roger-Paul Droit restitua, dans l’esprit sinon dans la lettre, dans un article du journal Le Monde.
Montaigne dit que la vieillesse nous diminue chaque jour et nous entame de telle sorte que, quand la mort survient, elle n’emporte plus qu’un quart d’homme ou un demi homme. Montaigne est mort à cinquante-neuf ans, et ne pouvait sans doute avoir idée de l’extrême vieillesse où je me trouve aujourd’hui. Dans ce grand âge que je ne pensais pas atteindre (…), j’ai le sentiment d’être comme un hologramme brisé. Cet hologramme ne possède plus son unité entière et cependant (…) chaque partie conserve une image et une représentation complète du tout. Ainsi y a-t-il aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel qui conserve encore vive une idée du tout. (…) Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange (…). Je sais bien que le moi réel continue de fondre jusqu’à la dissolution ultime, mais je vous suis reconnaissant de m’avoir tendu la main, me donnant ainsi le sentiment, pour un instant, qu’il en est autrement.


Les bienveillantes, retour sur la figure du fasciste

avril 29, 2008

C’est avec plus de discrétion, mais sans perdre de son intérêt, que le phénomène littéraire des « Bienveillantes » revient dans l’actualité, en ce début d’année. D’abord par la publication de l’ouvrage en collection de poche (Folio), légèrement revu par l’auteur auquel certains critiques exigeants ou pointilleux avaient reproché quelques imprécisions. C’est un pavé de 1400 pages cette fois-ci, pour 12,90 euros, un prix encore plus abordable que l’édition originale, qui n’était déjà pas coûteuse (900 pages, 25 euros). C’est aussi une lecture confortable, la typographie et le papier de cette collection étant parfaits. Et c’est bien sûr le même grand livre, impressionnant, intelligent, et terriblement audacieux. Il fallait oser faire parler dans une fiction un bourreau nazi, et surtout le dépeindre comme un homme cultivé, réfléchi, nuancé, loin du portrait de la brute fanatique qu’il eût été plus facile de décrire. On a pu se demander néanmoins pourquoi Jonathan Littell avait fait de ce personnage somme toute ordinaire, comme le furent de très nombreux nazis, un être aux mœurs moins ordinaires, à la sexualité marquée par l’inceste et l’homosexualité.
On comprendra mieux cette question en lisant « Le sec et l’humide, « , le court livre que Littell vient de publier. Rédigé en grande partie avant Les Bienveillantes, à partir de ses recherches et de ses lectures, il est consacré à la figure du fasciste décrit comme le « pas-encore-complètement-né ». Le modèle en est le sinistre Léon Degrelle, au travers d’un ouvrage que celui-ci écrivit après sa fuite en Espagne en 1945, et intitulé « La campagne de Russie », plaidoyer pour un naufrage, puisque Degrelle combattit sur le front de l’Est, où l’armée allemande fut prise au piège des talents tactiques des Soviétiques.

« Le sec et l’humide » est un titre « lévi-straussien », et ce n’est pas un hasard, bien que Littell ne fasse pas allusion à l’anthropologue français (qui va bientôt fêter ses 100 ans), mais plutôt à Klaus Theweleit, un chercheur allemand qui publia en 1977 un ouvrage consacré à la structure mentale de la personnalité fasciste. Non abouti, ne possédant pas un Moi au sens freudien du terme, le fasciste se forge un « Moi extériorisé, qui prend l’allure d’une carapace, d’une armure musculaire ». Il ne tient que par l’école, l’armée, la prison, mais le sec en lui craint par dessus tout ce qui peut l’anéantir : l’humide, incarné par tout ce qui coule, le féminin et le liquide. La démonstration n’est pas absolue, Littell l’admet, mais elle est intéressante et elle convainc, par l’éclairage qu’elle apporte à ce mystère de la condition humaine qu’est la coexistence chez un même individu d’une apparence ordinaire avec le fanatisme le plus inhumain.

Le sec et l’humide, Gallimard, collection L’arbalète, 143p, € 15,50
Les bienveillantes, Gallimard, collection Folio, 1403p, € 12,90