Alain Borer, un trajet Rimbaud

mai 3, 2009

A l’occasion de la visite d’Alain Borer à Waterloo, invité ce mercredi 29 avril par l’Atelier du voyage, dont Graffiti est proche puisque nous participons à sa programmation, il est intéressant de rappeler l’apport original de cet auteur à la mythologie rimbaldienne. On ne présente pas Arthur Rimbaud, dont l’œuvre, -météorique-, et la vie, -courte et menée « dans la hâte »-, accompagnent cette part de nous-mêmes, commencée dans l’adolescence, qui veut que le monde demeure étonnant. Mais il reste à les lire, la vie et l’œuvre mêlées, et à montrer leur unité profonde, à quoi s’est attaché, depuis longtemps, Alain Borer, dans une démarche aussi personnelle qu’incontournable, sans doute.

alain-borer1Car pour beaucoup d’amateurs de Rimbaud, se profile en ombre cachée derrière le poète, ce nom d’Alain Borer, qui lui a consacré trente ans de recherches, depuis sa « rencontre » avec Rimbaud à Genève en 1965 où il dirigea une revue d’étudiants, Le Bateau ivre (1965), jusqu’à l’édition du centenaire (Œuvre-vie, Arléa, 1991).
Éminent rimbaldien donc, et poète lui-même, Alain Borer est de ceux qui ont éprouvé la Tentation du trajet Rimbaud, et il fut le premier à parcourir en personne tous les lieux, de Charleville à Aden et Harar, de ce vaste espace qu’il appelle la Rimbaldie, en univers parallèle d’un siècle à l’autre, dit-il, puisqu’il est arrivé en Abyssinie à 26 ans, à l’âge auquel Rimbaud y était venu. Il en a rapporté ce qui constituera la substance d’un travail au long cours. Ne dit-il pas lui-même, dans un de ses textes : «Je suis fait pour les long-courriers qui décollent à minuit de Roissy » ? Cette matière l’occupera donc longtemps. C’est d’abord un long-métrage, Le Voleur de feu, produit avec Léo Ferré en 1978, qui n’est plus disponible que dans les archives de l’INA ; c’est aussi un récit de voyage, pour Radio France, avec Laurent Terzieff ; et deux livres fameux. D’abord le mythique Un Sieur Rimbaud, se disant négociant, publié en 1983 aux Editions Lachenal et Ritter, devenu un objet rare, avec un texte de Philippe Soupault Mer rouge, et celui de Borer La terre et les pierres (puisque « Si j’ai du goût ce n’est guère que pour la terre et les pierres« , disait le poète) ; mais aussi avec une riche iconographie et des citations de poètes sur Rimbaud. Un livre « monstre », dit Borer, trop lourd à (re)publier tel quel aujourd’hui. L’autre livre, qui est en quelque sorte devenu la version définitive du premier, à la fois récit de voyage et roman philosophique, c’est Rimbaud en Abyssinie (Points Seuil). Deux livres donc, dans lesquels Alain Borer développe une nouvelle approche des questions «rimbaldiennes», et dont la conclusion essentielle est livrée dans une courte synthèse publiée en 1991 sous le titre Rimbaud, l’heure de la fuite (Découvertes Gallimard, illustré par Hugo Pratt). Une recherche enfin, qui aboutit dans ce qui est présenté comme une nouvelle cartographie de l’œuvre, et qui tient dans la découverte du «paradigme Œuvre-Vie», avec l’édition du centenaire, publiée sous ce titre d’ailleurs (Oeuvre-vie , Arléa, 1991).

C’est donc l’unité profonde de la vie de Rimbaud qu’Alain Borer explore, là où tant de commentaires ont manifesté une incompréhension légitime devant un itinéraire marqué par ce qui ressemble à une rupture radicale. rimbaud-par-ernestpignonernest-1« L’heure de la fuite » qu’évoque Alain Borer, c’est pourtant autre chose que le renoncement à la poésie. C’est la quête inachevée de la « vérité dans une âme et un corps », ces derniers mots d’Une saison en enfer, et son corollaire, l’indifférence à l’instant.
Rimbaud n’est pas un écrivain, dit Alain Borer, mais il est passé par l’écriture, et n’a fait que chercher ce qu’il appelait « la liberté dans le salut ». Autant dire que c’est une quête impossible, comme a pu l’être celle de Brel par exemple, mais qui donne une unité à une existence. Et Borer de citer cette phrase magnifique du poète arabe Al Maari : Les hommes sont des poèmes écrits par leur destin.

A ce titre, le regard d’Alain Borer sur Rimbaud s’applique à lui-même. La poésie, comme la littérature, ne nous parle qu’en référence à cette vie que nous tentons de mener. La force de ses livres est là.

Ill : Rimbaud vu par Ernest Pignon Ernest