L’autre face d’Haïti

octobre 3, 2010

Le séisme terrifiant qui a frappé Haïti, au début de l’année, après tant d’autres malheurs, ne doit pas faire oublier qu’il y a un autre regard à porter sur ce pays. En raison peut-être de son histoire tourmentée, Haïti a toujours connu une vie culturelle et littéraire étonnante. Ses nombreux écrivains, poètes, romanciers, dramaturges, sont là pour en témoigner, et ses librairies pour faire vivre leurs livres.
Leur appartenance au seul pays francophone indépendant (depuis 1803 !) des Caraïbes, né d’une révolte d’esclaves arrivés d’Afrique, écartelé par une histoire souvent tragique entre les influences française et espagnole, puis nord-américaine, en a fait les témoins et les messagers d’une culture originale . Entre le Vodou, terre d’origine, et l’exil, parfois terre de salut, s’est développée une littérature foisonnante, elle-même partagée, comme dans toutes les anciennes colonies, par une double affirmation : dans les Caraïbes, c’est ce mouvement connu sous le nom de Créolité, affirmation de soi par la langue locale, et c’est aussi la langue héritée des Européens, dont l’usage classique est mâtiné d’inventions langagières qui font une littérature dont les figures les plus connues sont René Depestre, Gary Victor, Frankétienne, Louis-Philippe Dalembert, Lyonel Trouillot, Dany Lafferrière…

Les librairies d’Haïti ont été durement touchées par le tremblement de terre. La Pléiade, principale librairie de Port-au-Prince, a ainsi été totalement détruite. Il faudra du temps et des moyens pour rebâtir ces espaces de liberté qui, malgré la misère et le chaos politique (ou précédemment la dictature), ont porté le vent du monde et de la pensée au cœur d’Haïti.
Pour les aider à se reconstruire, les libraires francophones de Belgique ont repris la parole qu’au lendemain de la catastrophe, Dany Lafferrière adressait à Frankétienne, poète et dramaturge haïtien : « Ne laisse pas tomber. C’est la culture qui nous sauvera. Fais ce que tu sais faire ».
Les libraires ont donc fait ce qu’ils savent faire : proposer une sélection de titres d’auteurs haîtiens, et reverser un quart du montant de leurs ventes à l’Association internationale des Libraires francophones. Celle-ci centralise les aides de tous les libraires francophones qui, à travers le monde, au Sénégal, en Australie, en Egypte, au Liban, en France ou en Belgique, et partout ailleurs, ont décidé de montrer la grande fraternité qui unit les libraires.
La Pléiade a pu depuis relancé ses activités, et a décidé d’investir dans un nouvel espace, plus grand, mi-librairie, mi-espace culturel.

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Ce XXe siècle qui ne nous quitte pas…

janvier 6, 2010

L’année qui s’achève n’aura pas vu disparaître les grandes ombres qui planent sur une partie de la production littéraire, celle marquée par les totalitarismes et les guerres d’un siècle qu’on dit passé, mais qui marquent encore le présent. Quelques livres importants de l’année écoulée en témoignent : L’origine de la violence de Philippe Humbert (Editions Le passage), Paix de Richard Bausch (Gallimard), Le tombeau de Tommy d’Alain Blottière (Gallimard), le magnifique Des hommes de Laurent Mauvignier (Minuit), La confession négative de Richard Millet (Gallimard), La légende de nos pères de Sorj Chalandon (Grasset), Démon de Thierry Hesse (L’Olivier), ou le très beau prix Interallié 2009, Jan Karski de Yannick Haenel (Gallimard). C’est la guerre qui marque les hommes, et ses traces sont comme une grammaire pour les écrivains qui veulent raconter l’âme humaine.
On ne dira pas que leurs tentatives sont vaines. Ces livres sont souvent remarquables, et se souvenir de ce qu’ont vécu nos pères sert à construire le présent.
Mais ces récits ne sont pas seuls à évoquer ce XXe siècle qui ne nous quitte pas. Nous sommes continuellement dans un cycle de commémorations et de célébrations d’événements censés nous avoir sortis de cette aire de barbarie. A tel point qu’on peut s’interroger sur le sens réel de ces évocations. Un petit livre, paru récemment dans la belle collection « La librairie du XXIe siècle » de Maurice Olender, en porte témoignage. Le hêtre et le bouleau est l’œuvre d’un jeune écrivain à la posture décalée, Camille de Toledo. Son projet d’écriture, qui tente de cerner par la fiction la position d’un français et d’un européen à la charnière du XXe et du XXIe siècle, comme il le dit dans une interview au nouvelobs.com, s’exprime ici dans une réflexion sur la célébration de la chute du mur de Berlin. L’histoire actuelle de l’Europe est marquée par le récit ininterrompu des crimes du dernier siècle, et par l’inertie mémorielle qui découle de cet acte fondateur de l’Union européenne : empêcher que ces temps de haine et de division ne reviennent. Et pourtant :
Le XXe siècle ne peut infiniment gouverner l’état émotionnel, philosophique et politique de l’Europe. Il ne saurait être à lui seul une pédagogie, une morale et une leçon d’éducation civique. Et cependant, faute d’une refondation poétique suffisante, nous ne parvenons pas à le quitter. Le passé de nos drames, par une puissante inertie des corps, des récits de la mémoire, des monuments, se perpétue et nous voilà, vivants, à l’orée du XXIe siècle, parmi tant de fantômes.
Comment donc entrer dans le siècle actuel ? Il n’y a pas de réponse, puisqu’à ce jour rien n’est joué. Il est certain que la littérature européenne porte les stigmates d’un passé non achevé. Question de génération peut-être. « Nous sommes là pour explorer le mal » disait récemment Luc Dardenne (Le Soir du 8 janvier). Comme lui, nous pensons que cette question du mal, qui est au centre de ces interrogations, est incontournable, et que la fiction, dans ce qu’elle peut en dire, reste essentielle.


La librairie et la rentrée de septembre

août 30, 2009

C’est la rentrée…
Et comme chaque année, les rentrées littéraire et scolaire se chevauchent chez Graffiti.
On pourrait penser qu’elles s’opposent, les amateurs n’étant pas nécessairement les mêmes. Mais n’oublions pas que le livre scolaire acheté en librairie, est parfois la seule occasion pour certains de découvrir ce qu’est une librairie, ainsi que le service apporté par le libraire. Un premier pas, qui peut-être en entraînera d’autres, et qui dans de petites villes est souvent indispensable pour y assurer la présence de ce commerce dont une consœur libraire à Abidjan aime à dire : Une librairie est par essence, une activité à vocation culturelle et par nécessité pratique, une activité à responsabilités commerciales.
Livre scolaireLa façon dont le livre scolaire se diffuse en France depuis quelques années, est à cet égard révélatrice de l’incidence considérable qu’il peut avoir, en termes d’équilibre économique pour de petites entreprises de librairie. Partant du principe que le livre scolaire doit être gratuit, les régions françaises, qui en ont la charge, ont eu le choix entre deux options : grouper les achats chez les éditeurs ou d’importants grossistes, et les fournir directement aux écoles ; ou inventer un mécanisme, par chèques ou cartes à puces remis aux parents, permettant à ceux-ci de faire leurs achats en librairie. Dans le premier cas, une série de librairies de petites villes ont vu leur activité s’effondrer, et ces villes ont vu leur librairie disparaitre. Dans l’autre cas, c’est évidemment le maintien de l’activité qui a été assuré, et même si c’est dans un autre contexte, sans liaison avec le livre scolaire, l’histoire de Graffiti a démontré l’importance symbolique d’une librairie dans la cité, et le vide que crée son absence.

Il s’agit donc pour les lecteurs et les libraires de s’accommoder de l’encombrement causé par le livre scolaire durant la période de rentrée. Car en parallèle, c’est la rentrée littéraire qui nous excite. Certains la décrient, et c’est vrai qu’elle participe de la déferlante qui noie le lecteur, et de l’obsolescence de plus en plus rapide du livre. Cette rentrée 2009, c’est 656 romans et 313 essais et documents, sans compter les livres d’art, de cuisine, de jeunesse, de poche, de management, de tourisme et on en passe car la tête nous tourne…
Mais en même temps, quel plaisir de lire, de découvrir, d’échanger avec les lecteurs. Le métier de libraire, quoi…


La force du roman

août 30, 2009

La récente rencontre à la librairie avec l’éditrice Luce Wilquin et quatre de ses jeunes auteurs fut l’occasion de le souligner : la littérature reste le secteur phare de la librairie. Plus d’un livre sur quatre acheté chez Graffiti est un livre de fiction, qu’il s’agisse de littérature française ou traduite, de roman policier ou historique, de roman classique ou contemporain. Cette vitalité du roman et de la littérature en général est assez remarquable, puisqu’il s’agit d’un secteur éditorial en croissance : de 1995 à 2008, la part du roman dans la production des éditeurs français est passée de 15 à 23%. Graffiti fait donc un peu mieux encore, et si l’on y ajoute la part de la fiction dans le département jeunesse, les chiffres sont encore plus impressionnants.
Le lecteur a évidemment un peu de mal à s’y retrouver, dans cette profusion de titres qui recouvrent les tables de la librairie. Mais il sait en général tracer son chemin, s’aidant de critiques, de conseils, et du sixième sens qui appartient aux amateurs de livres. Les libraires sont là aussi pour y aider, et lorsque nous en avons le temps, nous enrichissons notre blog-lectures de petits commentaires. Sans prétention.
Nous ne pouvons donc que vous conseiller d’y jeter un oeil.


Alain Borer, un trajet Rimbaud

mai 3, 2009

A l’occasion de la visite d’Alain Borer à Waterloo, invité ce mercredi 29 avril par l’Atelier du voyage, dont Graffiti est proche puisque nous participons à sa programmation, il est intéressant de rappeler l’apport original de cet auteur à la mythologie rimbaldienne. On ne présente pas Arthur Rimbaud, dont l’œuvre, -météorique-, et la vie, -courte et menée « dans la hâte »-, accompagnent cette part de nous-mêmes, commencée dans l’adolescence, qui veut que le monde demeure étonnant. Mais il reste à les lire, la vie et l’œuvre mêlées, et à montrer leur unité profonde, à quoi s’est attaché, depuis longtemps, Alain Borer, dans une démarche aussi personnelle qu’incontournable, sans doute.

alain-borer1Car pour beaucoup d’amateurs de Rimbaud, se profile en ombre cachée derrière le poète, ce nom d’Alain Borer, qui lui a consacré trente ans de recherches, depuis sa « rencontre » avec Rimbaud à Genève en 1965 où il dirigea une revue d’étudiants, Le Bateau ivre (1965), jusqu’à l’édition du centenaire (Œuvre-vie, Arléa, 1991).
Éminent rimbaldien donc, et poète lui-même, Alain Borer est de ceux qui ont éprouvé la Tentation du trajet Rimbaud, et il fut le premier à parcourir en personne tous les lieux, de Charleville à Aden et Harar, de ce vaste espace qu’il appelle la Rimbaldie, en univers parallèle d’un siècle à l’autre, dit-il, puisqu’il est arrivé en Abyssinie à 26 ans, à l’âge auquel Rimbaud y était venu. Il en a rapporté ce qui constituera la substance d’un travail au long cours. Ne dit-il pas lui-même, dans un de ses textes : «Je suis fait pour les long-courriers qui décollent à minuit de Roissy » ? Cette matière l’occupera donc longtemps. C’est d’abord un long-métrage, Le Voleur de feu, produit avec Léo Ferré en 1978, qui n’est plus disponible que dans les archives de l’INA ; c’est aussi un récit de voyage, pour Radio France, avec Laurent Terzieff ; et deux livres fameux. D’abord le mythique Un Sieur Rimbaud, se disant négociant, publié en 1983 aux Editions Lachenal et Ritter, devenu un objet rare, avec un texte de Philippe Soupault Mer rouge, et celui de Borer La terre et les pierres (puisque « Si j’ai du goût ce n’est guère que pour la terre et les pierres« , disait le poète) ; mais aussi avec une riche iconographie et des citations de poètes sur Rimbaud. Un livre « monstre », dit Borer, trop lourd à (re)publier tel quel aujourd’hui. L’autre livre, qui est en quelque sorte devenu la version définitive du premier, à la fois récit de voyage et roman philosophique, c’est Rimbaud en Abyssinie (Points Seuil). Deux livres donc, dans lesquels Alain Borer développe une nouvelle approche des questions «rimbaldiennes», et dont la conclusion essentielle est livrée dans une courte synthèse publiée en 1991 sous le titre Rimbaud, l’heure de la fuite (Découvertes Gallimard, illustré par Hugo Pratt). Une recherche enfin, qui aboutit dans ce qui est présenté comme une nouvelle cartographie de l’œuvre, et qui tient dans la découverte du «paradigme Œuvre-Vie», avec l’édition du centenaire, publiée sous ce titre d’ailleurs (Oeuvre-vie , Arléa, 1991).

C’est donc l’unité profonde de la vie de Rimbaud qu’Alain Borer explore, là où tant de commentaires ont manifesté une incompréhension légitime devant un itinéraire marqué par ce qui ressemble à une rupture radicale. rimbaud-par-ernestpignonernest-1« L’heure de la fuite » qu’évoque Alain Borer, c’est pourtant autre chose que le renoncement à la poésie. C’est la quête inachevée de la « vérité dans une âme et un corps », ces derniers mots d’Une saison en enfer, et son corollaire, l’indifférence à l’instant.
Rimbaud n’est pas un écrivain, dit Alain Borer, mais il est passé par l’écriture, et n’a fait que chercher ce qu’il appelait « la liberté dans le salut ». Autant dire que c’est une quête impossible, comme a pu l’être celle de Brel par exemple, mais qui donne une unité à une existence. Et Borer de citer cette phrase magnifique du poète arabe Al Maari : Les hommes sont des poèmes écrits par leur destin.

A ce titre, le regard d’Alain Borer sur Rimbaud s’applique à lui-même. La poésie, comme la littérature, ne nous parle qu’en référence à cette vie que nous tentons de mener. La force de ses livres est là.

Ill : Rimbaud vu par Ernest Pignon Ernest


« La loi Lang sur le prix unique du livre est une loi moderne »

mars 14, 2009

« Certes, le livre, comme Malraux aimait à le dire du cinéma, est aussi une industrie.
Toutefois, il n’est pas que cela. Il est plus que cela.
Le livre, depuis ses débuts, est le compagnon de cette Liberté grande qui seule permet, à l’auteur comme au lecteur, de se façonner de l’intérieur, de comprendre le monde, l’histoire, de supporter et de surmonter les épreuves collectives comme personnelles, de traverser au besoin le désert. Et de transfigurer surtout ce que l’on reçoit pêle-mêle, au hasard des vagabondages et des braconnages, de beauté et d’esprit afin de mieux le partager. En bref, de vivre debout et avec les autres grâce à ce paradoxal objet, à ce recueil de signes, fait pour passer de mains en mains. Puisque sans transmission, vaine serait l’humanité. »

Ce beau texte, rédigé par le député de Savoie Hervé Guimard, figure dans l’avant-propos du rapport qu’il vient de remettre, en ce mois de mars 2009, à Christine Albanel, Ministre française de la Culture. L’objet de ce rapport était d’évaluer la loi relative au prix unique du livre, dite Loi Lang. Promulguée en 1981, et donc âgée de 28 ans, cette loi ne fut jamais remise en question, par quelque majorité politique que ce soit. Certains se sont interrogés, cependant, sur une éventuelle nécessité de « l’actualiser », et c’est ainsi que dans le cadre de la loi de modernisation de l’économie débattue à l’Assemblée Nationale française en 2008, un amendement apparemment technique visait à réduire la durée de protection du prix du livre.

Hervé Guimard, membre du Conseil du Livre à Paris, fut chargé de ce rapport d’évaluation. Son constat est clair : la loi Lang est une loi moderne, une loi de « développement durable », et il ne faut pas la modifier. On peut lire son rapport, ou encore écouter son argumentation sur le buzz médias du Figaro.
Rappelons que le fondement de la loi sur le prix unique n’est pas une défense corporatiste des « petits » libraires contre la grande distribution, mais le maintien de la maitrise des prix des livres par les éditeurs. Cette logique inversée par rapport aux pratiques habituelles du commerce, où c’est l’aval de la chaîne qui dicte sa loi, permet à la création d’exister, de trouver un espace de visibilité dans un marché qui, sans cela, serait monopolisé par les blockbusters.
En Belgique, nous tentons depuis 25 ans d’obtenir une loi du même type. Nous avons porté, et Graffiti particulièrement, ce projet avec constance et ténacité, mais aussi avec un certain découragement. La Belgique est un édifice complexe, on le sait, construit sur des niveaux de pouvoir multiples et partagés, fruit des compromis institutionnels passés. Deux marchés du livre très différents, le flamand et le francophone, et deux manières différentes d’envisager la place du livre dans la culture, l’une déjà plus anglo-saxonne, pour le dire vite, l’autre, centrée sur l’idée de l’exception culturelle, rendent les choses encore plus difficiles. Le monde politique est donc partagé, différemment suivant les communautés, et s’il existe potentiellement une majorité éclatée de parlementaires en faveur d’une règlementation du prix du livre, il n’existe pas à ce jour de volonté politique. Là aussi sans doute est-ce une question de culture…

http://www.lefigaro.fr/medias/2009/03/10/04002-20090310ARTFIG00209-la-loi-lang-sur-le-prix-unique-du-livre-est-tres-moderne-.php


Goncourt, anti-Goncourt, même combat…?

novembre 17, 2008

Après le Nobel à Le Clezio, petites réflexions sur l’attribution des prix littéraires qui font chaque année l’objet, soit de polémiques, soit de commentaires sarcastiques ou désabusés…
En effet, durant des années, les grands éditeurs que sont Gallimard, Grasset, Le Seuil, ont été accusés, à juste titre peut-être, d’influer sur ces prix par le biais de leurs auteurs ou de leurs amis membres des jurys. Il est évident que la composition de ces jurys pose question, comme pose question de manière générale, dans la presse écrite, la position des critiques littéraires qui sont également écrivains, et donc attachés à des maisons d’édition.
On peut répondre que ces grands éditeurs ne sont pas devenus grands par hasard, et que parmi les livres qu’ils publient, en figurent d’excellents. Plus globalement, il nous semble cependant que l’évolution des prix depuis quelque temps, témoigne en filigrane du dynamisme du monde éditorial bien sûr, mais surtout d’une tendance très actuelle de la littérature elle-même.
Le monde éditorial ? A côté des éditeurs cités, d’autres ont fait leur apparition dans la liste des prix, comme Actes Sud, Minuit, L’Olivier, POL, récompensant un vrai travail d’éditeurs, qu’il faut saluer…
Quant à la littérature ? Regardez le palmarès du Femina, du Renaudot, du Médicis, voire du Goncourt… A côté d’effets d’opportunisme, on ne peut que se réjouir de voir y figurer Jean-Philippe Toussaint, Laurent Gaudé, Philippe Claudel, Régis Jauffret, Jean Echenoz… Mais ce qui nous semble vraiment important, et qui nous tient à coeur, c’est la littérature francophone venue d’ailleurs. Nancy Huston, Jonathan Littell, Alain Mabanckou, Andreï Makine, Dai Sijie, et cette année 2008, Atiq Rahimi (Goncourt), Tierne Monenembo (Renaudot), sont nés dans une autre langue que la langue française. Pour certains, c’est la langue du colonisateur, pour d’autres la langue d’un changement de vie, mais toujours une langue choisie pour l’écriture. Et pour Atiq Rahimi, afghan devenu français, ce fut, comme dit le journal Le Monde, la langue de la liberté.
sabourgoncourtTout cela, c’est du même ordre que l’élection d’Obama aux Etats-Unis. C’est le signe d’un monde qui s’ouvre aux autres, à l’ailleurs, au métissage, en un mot le monde de demain, n’en déplaise aux nationalistes identitaires qui sévissent un peu partout.
Et cette histoire qui avance peut manifester une certaine ironie, y compris en littérature. En 1989 fut créé à Paris le Prix Novembre, devenu depuis le Prix Décembre, en forme d’opposition au conformisme du Goncourt. Cet anti-Goncourt a souvent couronné d’excellents livres, et cette année c’est le formidable et impressionnant Zone, notre invité du 2 décembre qui l’a reçu. L’ironie de l’histoire ? Zone, ce « livre-monde » qui parcourt l’histoire du monde méditerranéen au prisme du vingtième siècle, et Singué Sabour, qui donne la parole à une femme afghane, l’un écrit par un français frotté de Moyen-Orient et de langues arabe et persane, et vivant à Barcelone, l’autre écrit par un afghan réfugié à Paris et cinéaste, auraient pu voir leurs prix inversés, en toute légitimité.
Goncourt, anti-Goncourt, (Obama), même combat ?