La librairie et la rentrée de septembre

août 30, 2009

C’est la rentrée…
Et comme chaque année, les rentrées littéraire et scolaire se chevauchent chez Graffiti.
On pourrait penser qu’elles s’opposent, les amateurs n’étant pas nécessairement les mêmes. Mais n’oublions pas que le livre scolaire acheté en librairie, est parfois la seule occasion pour certains de découvrir ce qu’est une librairie, ainsi que le service apporté par le libraire. Un premier pas, qui peut-être en entraînera d’autres, et qui dans de petites villes est souvent indispensable pour y assurer la présence de ce commerce dont une consœur libraire à Abidjan aime à dire : Une librairie est par essence, une activité à vocation culturelle et par nécessité pratique, une activité à responsabilités commerciales.
Livre scolaireLa façon dont le livre scolaire se diffuse en France depuis quelques années, est à cet égard révélatrice de l’incidence considérable qu’il peut avoir, en termes d’équilibre économique pour de petites entreprises de librairie. Partant du principe que le livre scolaire doit être gratuit, les régions françaises, qui en ont la charge, ont eu le choix entre deux options : grouper les achats chez les éditeurs ou d’importants grossistes, et les fournir directement aux écoles ; ou inventer un mécanisme, par chèques ou cartes à puces remis aux parents, permettant à ceux-ci de faire leurs achats en librairie. Dans le premier cas, une série de librairies de petites villes ont vu leur activité s’effondrer, et ces villes ont vu leur librairie disparaitre. Dans l’autre cas, c’est évidemment le maintien de l’activité qui a été assuré, et même si c’est dans un autre contexte, sans liaison avec le livre scolaire, l’histoire de Graffiti a démontré l’importance symbolique d’une librairie dans la cité, et le vide que crée son absence.

Il s’agit donc pour les lecteurs et les libraires de s’accommoder de l’encombrement causé par le livre scolaire durant la période de rentrée. Car en parallèle, c’est la rentrée littéraire qui nous excite. Certains la décrient, et c’est vrai qu’elle participe de la déferlante qui noie le lecteur, et de l’obsolescence de plus en plus rapide du livre. Cette rentrée 2009, c’est 656 romans et 313 essais et documents, sans compter les livres d’art, de cuisine, de jeunesse, de poche, de management, de tourisme et on en passe car la tête nous tourne…
Mais en même temps, quel plaisir de lire, de découvrir, d’échanger avec les lecteurs. Le métier de libraire, quoi…


La force du roman

août 30, 2009

La récente rencontre à la librairie avec l’éditrice Luce Wilquin et quatre de ses jeunes auteurs fut l’occasion de le souligner : la littérature reste le secteur phare de la librairie. Plus d’un livre sur quatre acheté chez Graffiti est un livre de fiction, qu’il s’agisse de littérature française ou traduite, de roman policier ou historique, de roman classique ou contemporain. Cette vitalité du roman et de la littérature en général est assez remarquable, puisqu’il s’agit d’un secteur éditorial en croissance : de 1995 à 2008, la part du roman dans la production des éditeurs français est passée de 15 à 23%. Graffiti fait donc un peu mieux encore, et si l’on y ajoute la part de la fiction dans le département jeunesse, les chiffres sont encore plus impressionnants.
Le lecteur a évidemment un peu de mal à s’y retrouver, dans cette profusion de titres qui recouvrent les tables de la librairie. Mais il sait en général tracer son chemin, s’aidant de critiques, de conseils, et du sixième sens qui appartient aux amateurs de livres. Les libraires sont là aussi pour y aider, et lorsque nous en avons le temps, nous enrichissons notre blog-lectures de petits commentaires. Sans prétention.
Nous ne pouvons donc que vous conseiller d’y jeter un oeil.


Alain Borer, un trajet Rimbaud

mai 3, 2009

A l’occasion de la visite d’Alain Borer à Waterloo, invité ce mercredi 29 avril par l’Atelier du voyage, dont Graffiti est proche puisque nous participons à sa programmation, il est intéressant de rappeler l’apport original de cet auteur à la mythologie rimbaldienne. On ne présente pas Arthur Rimbaud, dont l’œuvre, -météorique-, et la vie, -courte et menée « dans la hâte »-, accompagnent cette part de nous-mêmes, commencée dans l’adolescence, qui veut que le monde demeure étonnant. Mais il reste à les lire, la vie et l’œuvre mêlées, et à montrer leur unité profonde, à quoi s’est attaché, depuis longtemps, Alain Borer, dans une démarche aussi personnelle qu’incontournable, sans doute.

alain-borer1Car pour beaucoup d’amateurs de Rimbaud, se profile en ombre cachée derrière le poète, ce nom d’Alain Borer, qui lui a consacré trente ans de recherches, depuis sa “rencontre” avec Rimbaud à Genève en 1965 où il dirigea une revue d’étudiants, Le Bateau ivre (1965), jusqu’à l’édition du centenaire (Œuvre-vie, Arléa, 1991).
Éminent rimbaldien donc, et poète lui-même, Alain Borer est de ceux qui ont éprouvé la Tentation du trajet Rimbaud, et il fut le premier à parcourir en personne tous les lieux, de Charleville à Aden et Harar, de ce vaste espace qu’il appelle la Rimbaldie, en univers parallèle d’un siècle à l’autre, dit-il, puisqu’il est arrivé en Abyssinie à 26 ans, à l’âge auquel Rimbaud y était venu. Il en a rapporté ce qui constituera la substance d’un travail au long cours. Ne dit-il pas lui-même, dans un de ses textes : «Je suis fait pour les long-courriers qui décollent à minuit de Roissy » ? Cette matière l’occupera donc longtemps. C’est d’abord un long-métrage, Le Voleur de feu, produit avec Léo Ferré en 1978, qui n’est plus disponible que dans les archives de l’INA ; c’est aussi un récit de voyage, pour Radio France, avec Laurent Terzieff ; et deux livres fameux. D’abord le mythique Un Sieur Rimbaud, se disant négociant, publié en 1983 aux Editions Lachenal et Ritter, devenu un objet rare, avec un texte de Philippe Soupault Mer rouge, et celui de Borer La terre et les pierres (puisque “Si j’ai du goût ce n’est guère que pour la terre et les pierres“, disait le poète) ; mais aussi avec une riche iconographie et des citations de poètes sur Rimbaud. Un livre “monstre”, dit Borer, trop lourd à (re)publier tel quel aujourd’hui. L’autre livre, qui est en quelque sorte devenu la version définitive du premier, à la fois récit de voyage et roman philosophique, c’est Rimbaud en Abyssinie (Points Seuil). Deux livres donc, dans lesquels Alain Borer développe une nouvelle approche des questions «rimbaldiennes», et dont la conclusion essentielle est livrée dans une courte synthèse publiée en 1991 sous le titre Rimbaud, l’heure de la fuite (Découvertes Gallimard, illustré par Hugo Pratt). Une recherche enfin, qui aboutit dans ce qui est présenté comme une nouvelle cartographie de l’œuvre, et qui tient dans la découverte du «paradigme Œuvre-Vie», avec l’édition du centenaire, publiée sous ce titre d’ailleurs (Oeuvre-vie , Arléa, 1991).

C’est donc l’unité profonde de la vie de Rimbaud qu’Alain Borer explore, là où tant de commentaires ont manifesté une incompréhension légitime devant un itinéraire marqué par ce qui ressemble à une rupture radicale. rimbaud-par-ernestpignonernest-1“L’heure de la fuite” qu’évoque Alain Borer, c’est pourtant autre chose que le renoncement à la poésie. C’est la quête inachevée de la “vérité dans une âme et un corps”, ces derniers mots d’Une saison en enfer, et son corollaire, l’indifférence à l’instant.
Rimbaud n’est pas un écrivain, dit Alain Borer, mais il est passé par l’écriture, et n’a fait que chercher ce qu’il appelait “la liberté dans le salut”. Autant dire que c’est une quête impossible, comme a pu l’être celle de Brel par exemple, mais qui donne une unité à une existence. Et Borer de citer cette phrase magnifique du poète arabe Al Maari : Les hommes sont des poèmes écrits par leur destin.

A ce titre, le regard d’Alain Borer sur Rimbaud s’applique à lui-même. La poésie, comme la littérature, ne nous parle qu’en référence à cette vie que nous tentons de mener. La force de ses livres est là.

Ill : Rimbaud vu par Ernest Pignon Ernest


“La loi Lang sur le prix unique du livre est une loi moderne”

mars 14, 2009

“Certes, le livre, comme Malraux aimait à le dire du cinéma, est aussi une industrie.
Toutefois, il n’est pas que cela. Il est plus que cela.
Le livre, depuis ses débuts, est le compagnon de cette Liberté grande qui seule permet, à l’auteur comme au lecteur, de se façonner de l’intérieur, de comprendre le monde, l’histoire, de supporter et de surmonter les épreuves collectives comme personnelles, de traverser au besoin le désert. Et de transfigurer surtout ce que l’on reçoit pêle-mêle, au hasard des vagabondages et des braconnages, de beauté et d’esprit afin de mieux le partager. En bref, de vivre debout et avec les autres grâce à ce paradoxal objet, à ce recueil de signes, fait pour passer de mains en mains. Puisque sans transmission, vaine serait l’humanité.”

Ce beau texte, rédigé par le député de Savoie Hervé Guimard, figure dans l’avant-propos du rapport qu’il vient de remettre, en ce mois de mars 2009, à Christine Albanel, Ministre française de la Culture. L’objet de ce rapport était d’évaluer la loi relative au prix unique du livre, dite Loi Lang. Promulguée en 1981, et donc âgée de 28 ans, cette loi ne fut jamais remise en question, par quelque majorité politique que ce soit. Certains se sont interrogés, cependant, sur une éventuelle nécessité de “l’actualiser”, et c’est ainsi que dans le cadre de la loi de modernisation de l’économie débattue à l’Assemblée Nationale française en 2008, un amendement apparemment technique visait à réduire la durée de protection du prix du livre.

Hervé Guimard, membre du Conseil du Livre à Paris, fut chargé de ce rapport d’évaluation. Son constat est clair : la loi Lang est une loi moderne, une loi de “développement durable”, et il ne faut pas la modifier. On peut lire son rapport, ou encore écouter son argumentation sur le buzz médias du Figaro.
Rappelons que le fondement de la loi sur le prix unique n’est pas une défense corporatiste des “petits” libraires contre la grande distribution, mais le maintien de la maitrise des prix des livres par les éditeurs. Cette logique inversée par rapport aux pratiques habituelles du commerce, où c’est l’aval de la chaîne qui dicte sa loi, permet à la création d’exister, de trouver un espace de visibilité dans un marché qui, sans cela, serait monopolisé par les blockbusters.
En Belgique, nous tentons depuis 25 ans d’obtenir une loi du même type. Nous avons porté, et Graffiti particulièrement, ce projet avec constance et ténacité, mais aussi avec un certain découragement. La Belgique est un édifice complexe, on le sait, construit sur des niveaux de pouvoir multiples et partagés, fruit des compromis institutionnels passés. Deux marchés du livre très différents, le flamand et le francophone, et deux manières différentes d’envisager la place du livre dans la culture, l’une déjà plus anglo-saxonne, pour le dire vite, l’autre, centrée sur l’idée de l’exception culturelle, rendent les choses encore plus difficiles. Le monde politique est donc partagé, différemment suivant les communautés, et s’il existe potentiellement une majorité éclatée de parlementaires en faveur d’une règlementation du prix du livre, il n’existe pas à ce jour de volonté politique. Là aussi sans doute est-ce une question de culture…

http://www.lefigaro.fr/medias/2009/03/10/04002-20090310ARTFIG00209-la-loi-lang-sur-le-prix-unique-du-livre-est-tres-moderne-.php


Goncourt, anti-Goncourt, même combat…?

novembre 17, 2008

Après le Nobel à Le Clezio, petites réflexions sur l’attribution des prix littéraires qui font chaque année l’objet, soit de polémiques, soit de commentaires sarcastiques ou désabusés…
En effet, durant des années, les grands éditeurs que sont Gallimard, Grasset, Le Seuil, ont été accusés, à juste titre peut-être, d’influer sur ces prix par le biais de leurs auteurs ou de leurs amis membres des jurys. Il est évident que la composition de ces jurys pose question, comme pose question de manière générale, dans la presse écrite, la position des critiques littéraires qui sont également écrivains, et donc attachés à des maisons d’édition.
On peut répondre que ces grands éditeurs ne sont pas devenus grands par hasard, et que parmi les livres qu’ils publient, en figurent d’excellents. Plus globalement, il nous semble cependant que l’évolution des prix depuis quelque temps, témoigne en filigrane du dynamisme du monde éditorial bien sûr, mais surtout d’une tendance très actuelle de la littérature elle-même.
Le monde éditorial ? A côté des éditeurs cités, d’autres ont fait leur apparition dans la liste des prix, comme Actes Sud, Minuit, L’Olivier, POL, récompensant un vrai travail d’éditeurs, qu’il faut saluer…
Quant à la littérature ? Regardez le palmarès du Femina, du Renaudot, du Médicis, voire du Goncourt… A côté d’effets d’opportunisme, on ne peut que se réjouir de voir y figurer Jean-Philippe Toussaint, Laurent Gaudé, Philippe Claudel, Régis Jauffret, Jean Echenoz… Mais ce qui nous semble vraiment important, et qui nous tient à coeur, c’est la littérature francophone venue d’ailleurs. Nancy Huston, Jonathan Littell, Alain Mabanckou, Andreï Makine, Dai Sijie, et cette année 2008, Atiq Rahimi (Goncourt), Tierne Monenembo (Renaudot), sont nés dans une autre langue que la langue française. Pour certains, c’est la langue du colonisateur, pour d’autres la langue d’un changement de vie, mais toujours une langue choisie pour l’écriture. Et pour Atiq Rahimi, afghan devenu français, ce fut, comme dit le journal Le Monde, la langue de la liberté.
sabourgoncourtTout cela, c’est du même ordre que l’élection d’Obama aux Etats-Unis. C’est le signe d’un monde qui s’ouvre aux autres, à l’ailleurs, au métissage, en un mot le monde de demain, n’en déplaise aux nationalistes identitaires qui sévissent un peu partout.
Et cette histoire qui avance peut manifester une certaine ironie, y compris en littérature. En 1989 fut créé à Paris le Prix Novembre, devenu depuis le Prix Décembre, en forme d’opposition au conformisme du Goncourt. Cet anti-Goncourt a souvent couronné d’excellents livres, et cette année c’est le formidable et impressionnant Zone, notre invité du 2 décembre qui l’a reçu. L’ironie de l’histoire ? Zone, ce “livre-monde” qui parcourt l’histoire du monde méditerranéen au prisme du vingtième siècle, et Singué Sabour, qui donne la parole à une femme afghane, l’un écrit par un français frotté de Moyen-Orient et de langues arabe et persane, et vivant à Barcelone, l’autre écrit par un afghan réfugié à Paris et cinéaste, auraient pu voir leurs prix inversés, en toute légitimité.
Goncourt, anti-Goncourt, (Obama), même combat ?


Le Clezio, Nobel français ?

octobre 12, 2008

L’attribution du Prix Nobel de littérature à Jean-Marie Gustave Le Clezio est saluée légitimement par tous ceux qui aiment l’homme, son oeuvre, et la langue dans laquelle il écrit. Vingt-trois ans après Claude Simon, c’est en effet un écrivain français qui est couronné. Français ? Sans doute. Mais certainement beaucoup plus, à nos yeux. Tout, ou presque, a été dit par les critiques littéraires et les journalistes qui le connaissent et l’ont lu, et nous n’avons pas la prétention d’y revenir ici. Une chose pourtant nous paraît essentielle. Le Clezio n’appartient pas à la littérature française en tant que littérature nationale. Son parcours et ses livres en témoignent.Fils d’un anglais d’origine bretonne longtemps médecin au Nigeria (voir son magnifique livre L’Africain), petit-fils de mauricien dont il revendique la proximité (Le chercheur d’or, Voyage à Rodrigues…), il n’a cessé de chercher l’ailleurs et d’y trouver la substance d’une bonne partie de son oeuvre. Installé quelques années à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, il a côtoyé les peuples amérindiens d’Amérique centrale (Haï, Les prophéties de Chilam Balam, Le rêve mexicain…). Comme il s’est tourné vers ceux que l’Occident a relégué dans ses marges, mais qui ne cessent de dire leur présence (Désert, Onitsh, Poisson d’or…), et en ce sens il a intégré la littérature de l’après-colonialisme. Le Clezio incarne à merveille l’apport des voix venues d’ailleurs dans la littérature française, et qui en sont un des ferments actuels les plus riches. Comme d’autres, il a rejoint les écrivains du Sud, les haïtiens, les africains, les maghrébins, les libanais, et tous ceux qui représentent l’universalité dont la langue française est porteuse, une ouverture au monde où l’on reçoit autant que l’on donne.
La culture française est une culture de métissage. La langue française a reçu des apports de tous les coins du monde, et ça continue. Ce qui est merveilleux avec la culture française, c’est qu’elle est un lieu de rencontres.
Le clezio, un Nobel français, ou un Nobel à la Francophonie ?

J.M.G Le Clezio fait partie du jury du Prix des cinq Continents de la Francophonie, qui vient de couronner le livre de Hubert Haddad, Palestine, paru aux Editions Zulma.


Limaces et meilleures ventes

août 11, 2008

Alors que s’annoncent en librairie les 650 titres de la rentrée littéraire de septembre, un rapide regard, déjà rétrospectif, sur le premier semestre de l’année nous a semblé intéressant. Les meilleures ventes recensées dans les journaux et magazines ont la fâcheuse tendance à se ressembler, et il n’y a pas de raison qu’elles soient absentes des meilleures ventes de Graffiti. Mais comme il se doit en littérature, c’est entre les lignes qu’il faut saisir le sens du texte. Et c’est à ce bref exercice que nous nous sommes livrés.

Premier constat, qui ne surprendra pas : la trilogie Millenium publiée chez Actes Sud fait un tabac. L’éditeur en est heureux, c’est sûr, mais il doit déjà s’interroger sur la façon dont il pourra renouveler cette opération qui tient quand-même du jackpot. On sait qu’un succès génère facilement un “filon”, et la présence dans notre liste de La Princesse des glaces, même collection, même format, même origine (suédoise), en est la manifestation évidente. Le livre est excellent, certes, mais on connaît l’effet d’entraînement d’un succès chez le lecteur, friand de valeurs sûres, et les éditeurs savent y faire…
Deuxième constat : Actes Sud est un sacré éditeur, le mieux représenté dans nos meilleures ventes. Il est vrai qu’avec De Lillo, Hustvedt, Bauchau, Banks…, la qualité est assurée, et les lecteurs ne s’y trompent pas. C’est d’ailleurs un des enseignements de l’analyse de nos meilleures ventes, et notre troisième constat : en dehors des best-sellers assurés, les Lévy, Musso, Gavalda, Vargas, Pancol, voire Hosseini, et quelle que soit la qualité de leurs ouvrages, les très bons livres échappent rarement à la vigilance des lecteurs et des libraires. La route, le chef d’oeuvre de l’américain McCarthy, Les Déferlantes de la française Gallay, L’enlacement, du belge Emmanuel, La maison de la mosquée, de l’irano-néerlandais Abdolah, Le village de l’allemand, de l’algérien Sansal, témoignent de la perspicacité et de l’éclectisme des amateurs de littérature. C’est là aussi que le libraire a sa place : nouveau constat, qui nous fait plaisir, on s’en doute. Ces livres ont été lus, appréciés, et donc vendus. Comme l’ont été Les sabliers du temps, pourtant paru en 2006, mais sorti de l’oubli par une de nos libraires sur les conseils d’une cliente, ou Mathématiques congolaises, qui parle de cette Afrique que nous aimons particulièrement. C’est le cas aussi des auteurs que nous avons invités, tant en littérature (Jean-Luc Outers et Le voyage de Luca, Martine Cadière et La dernière danse de Joséphine) que dans le domaine de l’essai (Jean-Paul Marthoz et La liberté, sinon rien. Mes Amériques, de Bastogne à Bagdad).

Et soudain, parmi tous ces titres, un intrus, 50 façons d’assassiner les limaces, succès dû sans doute au fait d’avoir été exposé sur le comptoir, mais plus sûrement encore au problème réel que ces charmantes bêtes posent à nos concitoyens. Des deux côtés de la frontière linguistique dont elles se moquent éperdument, les limaces nous ramènent aux vraies réalités. Le temps est pourri, et nos jardins envahis. Comment se débarrasser de cette nuisance, et enfin pouvoir nous consacrer à la vraie vie, la lecture ?


Claude Lévi-Strauss et le grand âge

mai 17, 2008

Le centenaire de l’illustre anthropologue français Claude Lévi-Strauss n’aura pas échappé à la redoutable machine à célébrer qu’est devenue l’édition. Rien d’étonnant à cela, le monde éditorial, comme la presse écrite et audiovisuelle, ayant un besoin constant de matière pour alimenter la production. On n’imagine pas d’ailleurs l’angoisse qui doit toucher les éditeurs lorsque cette matière leur manque. Ce n’est plus l’angoisse de la page blanche, comme pour l’écrivain, c’est l’angoisse de l’absence sur les tables des libraires. Nul n’y échappe, pas même nous, puisque nous voici en train d’en parler.
Le cas de Lévi-Strauss est cependant exceptionnel. On célèbre de nombreux centenaires dans l’édition, mais il est rare qu’on célèbre le centenaire d’une personnalité encore en vie, et qui plus est, de la trempe de celui-ci. Nous ne savons pas s’il faut, comme Le magazine littéraire, parler du “Penseur du siècle”. Nous préférerions dire “Un penseur du siècle”, par souci d’objectivité, même s’il faut admettre la modernité d’une oeuvre qui vaut, plus que par la méthode, -le structuralisme ayant vécu comme moment théorique prédominant-, par l’avancée dans l’étude des mécanismes de la pensée. Les sciences cognitives n’en sont pas directement les héritières, mais Lévi-Strauss, en posant la relativité des notions de nature et culture, en fut en quelque sorte un précurseur.
Lévi-Strauss a choisi lui-même les textes figurant dans le volume de la collection La Pléiade qui vient de lui être consacré. Il ne s’agit pas de ses livres théoriques forts, les Mythologiques ou les deux volumes de l’Anthropologie structurale, mais de ces textes qu’on peut associer à la philosophie esthétique de Lévi-Strauss : Tristes Tropiques d’abord, son texte le plus célèbre, mais aussi La pensée sauvage, un de ses rares textes en prise sur l’actualité de son temps puisqu’il s’oppose à Sartre, puis ce que l’on appelle Les petites mythologiques, et enfin ce recueil de textes sur l’art contemporain que constitue Regarder, écouter, lire.
Cet homme à l’intelligence éblouissante et à l’érudition classique est donc aujourd’hui un vieil homme. Il y a quelques années, en 1999 (il n’avait que 91 ans), une cérémonie d’hommage lui fut rendue au Collège de France. A cette occasion, il prononça quelques mots que Roger-Paul Droit restitua, dans l’esprit sinon dans la lettre, dans un article du journal Le Monde.
Montaigne dit que la vieillesse nous diminue chaque jour et nous entame de telle sorte que, quand la mort survient, elle n’emporte plus qu’un quart d’homme ou un demi homme. Montaigne est mort à cinquante-neuf ans, et ne pouvait sans doute avoir idée de l’extrême vieillesse où je me trouve aujourd’hui. Dans ce grand âge que je ne pensais pas atteindre (…), j’ai le sentiment d’être comme un hologramme brisé. Cet hologramme ne possède plus son unité entière et cependant (…) chaque partie conserve une image et une représentation complète du tout. Ainsi y a-t-il aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel qui conserve encore vive une idée du tout. (…) Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange (…). Je sais bien que le moi réel continue de fondre jusqu’à la dissolution ultime, mais je vous suis reconnaissant de m’avoir tendu la main, me donnant ainsi le sentiment, pour un instant, qu’il en est autrement.


Les bienveillantes, retour sur la figure du fasciste

avril 29, 2008

C’est avec plus de discrétion, mais sans perdre de son intérêt, que le phénomène littéraire des “Bienveillantes” revient dans l’actualité, en ce début d’année. D’abord par la publication de l’ouvrage en collection de poche (Folio), légèrement revu par l’auteur auquel certains critiques exigeants ou pointilleux avaient reproché quelques imprécisions. C’est un pavé de 1400 pages cette fois-ci, pour 12,90 euros, un prix encore plus abordable que l’édition originale, qui n’était déjà pas coûteuse (900 pages, 25 euros). C’est aussi une lecture confortable, la typographie et le papier de cette collection étant parfaits. Et c’est bien sûr le même grand livre, impressionnant, intelligent, et terriblement audacieux. Il fallait oser faire parler dans une fiction un bourreau nazi, et surtout le dépeindre comme un homme cultivé, réfléchi, nuancé, loin du portrait de la brute fanatique qu’il eût été plus facile de décrire. On a pu se demander néanmoins pourquoi Jonathan Littell avait fait de ce personnage somme toute ordinaire, comme le furent de très nombreux nazis, un être aux mœurs moins ordinaires, à la sexualité marquée par l’inceste et l’homosexualité.
On comprendra mieux cette question en lisant “Le sec et l’humide, “, le court livre que Littell vient de publier. Rédigé en grande partie avant Les Bienveillantes, à partir de ses recherches et de ses lectures, il est consacré à la figure du fasciste décrit comme le “pas-encore-complètement-né”. Le modèle en est le sinistre Léon Degrelle, au travers d’un ouvrage que celui-ci écrivit après sa fuite en Espagne en 1945, et intitulé “La campagne de Russie”, plaidoyer pour un naufrage, puisque Degrelle combattit sur le front de l’Est, où l’armée allemande fut prise au piège des talents tactiques des Soviétiques.

“Le sec et l’humide” est un titre “lévi-straussien”, et ce n’est pas un hasard, bien que Littell ne fasse pas allusion à l’anthropologue français (qui va bientôt fêter ses 100 ans), mais plutôt à Klaus Theweleit, un chercheur allemand qui publia en 1977 un ouvrage consacré à la structure mentale de la personnalité fasciste. Non abouti, ne possédant pas un Moi au sens freudien du terme, le fasciste se forge un “Moi extériorisé, qui prend l’allure d’une carapace, d’une armure musculaire”. Il ne tient que par l’école, l’armée, la prison, mais le sec en lui craint par dessus tout ce qui peut l’anéantir : l’humide, incarné par tout ce qui coule, le féminin et le liquide. La démonstration n’est pas absolue, Littell l’admet, mais elle est intéressante et elle convainc, par l’éclairage qu’elle apporte à ce mystère de la condition humaine qu’est la coexistence chez un même individu d’une apparence ordinaire avec le fanatisme le plus inhumain.

Le sec et l’humide, Gallimard, collection L’arbalète, 143p, € 15,50
Les bienveillantes, Gallimard, collection Folio, 1403p, € 12,90


Le blog du libraire

janvier 27, 2008

Bientot ici “Le blog du libraire” !